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La rencontre

J’aime les rencontres et j’ai décidé d’en faire des films. Je demande à des gens de me raconter une rencontre, ce qu’ils veulent, un paysage, une personne, un objet… Je les filme en noir et blanc, dans un espace poétique. Celui de la rencontre.

Plume

« Et quand à un moment on s’est cogné et c’est à ce moment-là qu’on s’est rencontré et qu’il y a eu le coup de foudre entre moi et Hector. »

C’était un jour d’été. C’était dans un grand jardin où il y avait des fleurs, des arbres, des jeux et un grand jardin où il était visité. Il y avait plein de gens. Moi, je me baladais dans le grand jardin. Et je ne savais pas qu’il y avait Hector et que j’allais tomber amoureux de lui. Et Hector était aussi dans le jardin. Et je sentais le parfum des fleurs en me baladant tranquillement dans le jardin et Hector se baladais aussi et prenais le temps de sentir le vent frais. Et quand à un moment on s’est cogné et c’est à ce moment-là qu’on s’est rencontré et qu’il y a eu le coup de foudre entre moi et Hector. Et il m’a offert un bouquet de fleur et il m’a proposé de venir chez lui si j’avais le temps. Et chez lui, il m’a offert une bague et il m’a dit : « Quand on sera adulte vous voudrez bien m’épouser. » Et j’ai dit oui.

Ethan

« C’était bien que je rencontre mon collier. Et que je le porte. Ça fait que je me sens entier. Ça fait que je me sens pas seul. »

J’adore mon collier. Je me souviens très bien quand je l’ai vu la première fois. Je l’ai vu et j’ai su qu’il était fait pour moi. C’était chez Anthony, un ami de maman. Il est sympa Anthony. Je l’aime bien. Il est doué avec les enfants. Il les comprend. Enfin, je sais pas si ça fait ça avec tous les enfants. Mais avec moi oui. Je l’aime bien. Quand on est arrivé, il avait 4 colliers dans les mains. 2 noirs. Et 2 rouges. Un de chaque couleur avec des grosses perles et un avec des petites perles. Les rouges. Je me suis tout de suite dit non. Non. C’est pas pour moi. Et dans les noirs, celui-là, avec les grosses perles, c’est comme si il me disait : « J’ai été fait pour toi. J’ai été fait pour toi. » En fait. Il était fait pour moi. C’est sûr. C’était évident. C’était il y a un an et depuis je ne le quitte pas. Même pas pour prendre mon bain ou ma douche. Je l’enlève que pour la piscine et encore c’est parce qu’on m’oblige. Je me sens mieux depuis que je l’ai. Je suis entier. Complet. Ce collier c’est comme si il avait pris une partie de moi. Je ne sais pas quoi. Je crois qu’il y a des objets comme ça. Des objets qui ont été fait pour nous. Quand on les voit on le sait. Et après il y a une partie de nous qui va dedans. Mon collier c’est ça. Ça me fait penser à mon doudou de quand j’étais petit. Le lapin doré avec des grandes oreilles. Je m’en souviens très bien. J’avais plein de doudous mais celui-là, je l’emmenais partout. Il avait reçu une partie de moi. Comme le collier. C’était bien que je rencontre mon collier. Et que je le porte. Ça fait que je me sens entier. Complet. Ça fait que je me sens pas seul. Je suis rassuré de savoir que mon collier me rassure. C’est pas spirituel tout ça. C’est énergétique. Il me rend fort. Il a une part de mon énergie en lui et il me la rend quoiqu’il arrive. Je serais triste de le perdre. Très triste. Parce que je l’aurais pas vu partir. Si il se casse, parce que j’ai remarqué il y a des perles qui commencent à être un peu fissurées, c’est pas grave. Je le verrais partir et je saurais que je dois passer à autre chose. Une autre étape. Et je ferais une nouvelle rencontre. Un autre objet fait pour moi. Pour recevoir une part de moi. Pour pas me sentir seul. C’est important. De pas se sentir seul. Oui, c’est ça. Je passerais à autre chose. Et je ferais une nouvelle rencontre.

Jean-Baptiste

« J’ai rencontré ma famille à 6 ans. J’ai rencontré la France à 6 ans. Ce qui est drôle, c’est que je n’ai pas rencontré la France le jour où je l’ai rencontré. »

Je suis arrivé en France quand j’avais 6 ans. (il s’arrête) J’ai rencontré la France à 6 ans et mes parents en même temps. C’était conjoint. (il rit) Je suis né en Côte d’Ivoire. J’ai vécu là-bas jusqu’à mes 6 ans donc. J’ai été élevé par ma grand-mère. Enfin je croyais que c’était ma grand-mère, en fait c’était ma grande tante. C’est pareil. (il hésite) Mon père et ma mère sont partis en France pour chercher du travail. La France c’était un peu l’Eldorado. Ils voulaient qu’on ait une meilleure vie. Ils sont partis sans rien. Ils nous ont laissé mes frères et moi. On était 3 à ce moment-là. Roger, Olivier et moi. Moi j’avais 1 an. Maintenant on est 6. Il y a aussi Lionel Fabrice et Annie Dominique. On est 3 à être né en Côte d’Ivoire et 3 en France. (il réfléchit) Ma mère, elle est venue chercher mes frères quand j’avais 4 ans. Mais je ne m’en souviens pas. Je me souviens que j’étais triste que mes frères s’en aillent. Je suis resté parce que je n’étais pas en âge d’être scolarisé. Je ne pouvais pas aller à l’école. Je n’ai aucun souvenir de ma mère. Avant que je la retrouve. En France. C’est mon père qui est venu me chercher. J’avais 6 ans. C’est bizarre quand même on te dit que cet homme c’est ton père. Qu’est-ce qui fait que tu sais que c’est ton père ? (il rit) C’est bizarre. (il rit) Je ne parlais presque pas français et je parlais un dialecte que mon père ne parlais pas. C’était bizarre. (silence) Je l’ai suivi sans problème. J’avais envie d’aller en France. J’avais envie de retrouver mes frangins. Je mourrais d’envie de retrouver mes frangins. La France, c’était être tous ensemble. La famille. J’ai rencontré ma famille a 6 ans. J’ai rencontré la France à 6 ans. Ce qui est drôle, c’est que je n’ai pas rencontré la France le jour où je l’ai rencontré. (il rit) On a pris l’avion avec mon père. C’était la première fois que je prenais l’avion. Et il y a ce moment quand l’avion roule sur le tarmac. Moi j’ai cru qu’il n’avait jamais arrêté de rouler. L’avion. Qu’il n’avait jamais décollé. Je voyais les nuages mais je pensais qu’il roulait. On est arrivé à Paris. Je ne me souviens plus de ma première vision de Paris. En fait, c’est normal, je ne savais même pas qu’on était arrivé. (il rit) Je n’avais pas la sensation qu’on était arrivé. Je sais qu’on a été à Vanves parce que mes parents habitais là-bas. J’étais tellement heureux de voir Roger mon frère. Ma mère je ne sais pas, je ne la connaissais pas. Est-ce qu’on peut être content de voir quelqu’un qu’on ne connait pas ? J’ai découvert que j’avais un La rencontre Version du 14/02/17 14/18 autre frère. Lionel. Il avait 1 an. Je n’étais plus le dernier. Et mon frère Olivier hospitalisé à Roscoff. Je ne sais plus ce qu’il avait. Je voulais lui parler. On l’a appelé. Ma mère me disait en français, dis-lui que tu viendras le voir. Oui. Tu viendras te voir. Je parlais mal le français. Je voulais le voir. Je ne pouvais pas. Pas ce jour-là. Et puis, je suis allé me coucher. J’ai dit à mon grand frère Roger. Allez viens on va dormir parce que demain on va en France. Et Roger m’a dit. Tu y es. A non. On ne voit pas une France comme ça. (il rit) Ça a fait rire tout le monde. Toute la famille. C’est resté. Je suis celui qui a dit : « On ne voit pas une France comme ça. » J’avais 6 ans. Je venais de rencontrer la France et mes parents mais je ne le savais pas. (silence) Je pense que j’ai mis du temps. (silence) A savoir que j’étais en France. Vraiment. A avoir la sensation d’être arrivé. Je savais que j’étais en France parce que cela voulait dire être ensemble. Avec ma famille. Mes frères. Mes parents. (il hésite) Je me demande comment on fait quand un jour quelqu’un débarque et te dis je suis ton père, je suis ta mère ? (silence) Je rejoignais ma famille en France. Et la France, les français, me rappelait sans cesse que je n’étais pas d’ici. Ils me disaient, retourne dans ton pays. C’est une situation schizophrénique. Ça laisse des traces. (silence) J’ai passé plus de temps en France qu’en Côte d’Ivoire. Mais je ne sais pas si je suis français. Je n’ai pas ce sentiment d’appartenance. Je me sens accepté par intermittence. La France. Je n’ai pas la nationalité française. Je ne l’ai pas demandée. Je n’ai pas eu envie. C’est une rencontre compliquée. C’est une histoire d’amour difficile. La France. Ma famille. (silence) Mes enfants sont français. J’ai 4 enfants. J’adore être père. (il rit)

Sandrine

« J’étais préparée à la rencontre. je crois que les enfants ne viennent pas par hasard. Pas n’importe où. je crois qu’on accueil un enfant. On le rencontre. »

Je venais d’avoir l’agrément pour adopter un enfant. Je savais où je voulais adopter. Au Maroc. A Meknès. La fondation Rita Zniber. Le nid. Une association fondée par une française mariée à un marocain. Je suis allée à l’orphelinat. Au 5ème étage de l’hôpital. Je suis montée. Je suis allée dans la pouponnière. J’ai fait un tour. Et je l’ai vu. Il était là. Tout petit. Il avait à peine un mois. Il dormait. Il était dans les étagères. C’est comme des étagères pour les tout-petits, ils sont les uns à côté des autres. Pas dans un lit. Il. Il était si petit. Je l’ai vu. J’ai su. C’était évident. C’était mon fils. (Elle est émue) Rhamsa. C’était. Évident. Je suis restée là à le regarder. Et. (Elle se reprend) En fait, maintenant, je me dis que je voulais voir les enfants pour voir s’il y aurait une rencontre. J’étais préparée à la rencontre. Je crois que les enfants ne viennent pas par hasard. Pas n’importe où. Je crois qu’on accueille un enfant. On le rencontre. Encore plus dans l’adoption. Je crois. Je. Il était tellement mignon. (Elle sourit) Je suis restée là un moment. Longtemps. Je crois que si j’avais pu, je l’aurais pris dans mes bras, là, avec moi, et j’aurais pris l’avion, avec lui, et je serais rentrée en France, directement. (Elle s’arrête) Je suis allée voir la directrice de l’orphelinat. Elle m’a dit qu’il manquait un papier mais que, bien sûr, si tout était en règle, il « était pour moi ». Elle a bien vu qu’il se passait un truc. D’ailleurs, une femme est passée devant la porte avec un bébé dans les bras, je ne pouvais pas le voir, mon sang n’a fait qu’un tour, je me suis retournée, c’était Rhamsa, elle l’emmenais chez le pédiatre. (Silence) Je suis retournée le voir régulièrement pendant 3 mois. Je faisais du bénévolat à l’orphelinat. Je m’occupais des autres enfants et je m’occupais de lui. C’était tellement. (Elle hésite) Évident. (Elle hésite) C’était mon fils. Quand je partais, je lui laissais un tee-shirt. Elle m’avait bien dit qu’il manquait un papier. Je savais que ça pouvait ne pas marcher. (Silence) Un jour, elle m’a appelée pour me dire que Rhamsa était adopté dans sa famille. Une grande tante je crois. J’ai beaucoup pleuré. (Silence) Quelques mois plus tard, pas beaucoup, deux je crois, je suis retournée là-bas. (Elle hésite) Après tout je voulais adopter un enfant. Il y avait peut-être un autre enfant qui m’attendait. Bref. J’y suis retournée. Je monte les 5 étages. J’arrive dans le bureau. Et l’assistante sociale me dit : « C’est drôle, je pensais à vous justement. » « Ah bon, La rencontre Version du 14/02/17 16/18 pourquoi ? » « Parce que la maman de Rhamsa vient d’appeler, elle vient le chercher, là, maintenant, dans 10 minutes. » Mon cœur a sursauté. Il était toujours là. J’ai eu de la peine pour ces deux mois de plus qu’il avait passé là. J’ai hésité une fraction de seconde. J’ai eu peur d’avoir tellement de peine. Et puis non, bien sûr que j’allais le voir. Je l’ai pris dans mes bras, je lui ai dit qu’il allait être heureux. Que c’était super les moments qu’on avait passés ensemble et qu’il serait heureux. J’ai pu lui dire au revoir. Une femme est venue le chercher. J’allais partir, je suis passée devant la pièce ou les familles voient leurs enfants. Une femme est sortie. Elle m’a proposé de rentrer. C’était la mère de Rhamsa. Sa mère. Pas moi. Il était là, entre nous deux. Elle savait que j’avais voulu l’adopter. Combien de chance sur un million. Il était là entre ses deux destins possibles. C’était comme une brèche dans l’espace vie. C’était fou. Je lui ai caressé la tête. Et je suis partie. (Elle s’arrête) Un ami m’avait dit que c’était un peu égoïste de créer un attachement alors que ce n’était pas sûr que je puisse l’adopter. Il m’avait dit que ce serait comme un deuxième abandon. Je ne crois pas. Je crois que l’amour est toujours bon à prendre. Je crois que c’était bien comme ça. (Elle s’arrête) C’était. (Elle hésite) C’était une vraie rencontre. De destin.

Sophie

« J’étais petite fille. J’ai fais une rencontre qui a eût un impact considérable dans ma vie. J’ai rencontré Mozart. »

J’étais petite fille. J’ai fait une rencontre qui a eu un impact considérable dans ma vie. J’ai rencontré Mozart. (Elle s’arrête) J’étais au Moulin, la maison de vacances de mes grands-parents paternels, une maison que j’adorais, j’avais 9 ans et j’ai entendu un de mes oncles jouer. C’était magique. C’était incroyable. C’était du Mozart. Mozart. (Elle réfléchit) J’avais déjà entendu ma grand-mère jouer du piano. J’adorais ma grand-mère. Je me souviens, elle jouait avec ses petits doigts, la clope au bec et sa main en signe de cendrier. (Elle mime) Comme ça tu vois. (Elle rit) Il y avait toujours du rouge sur sa cigarette. Elle portait un rouge à lèvres très rouge. Ma grand-mère. (Elle sourit) Elle jouait surtout un prélude de Liszt. Un prélude injouable. J’aimais ça mais ça ne m’avait jamais fait cet effet-là. Mozart. (Elle s’arrête) Je suis restée un moment à l’écouter. J’étais transportée. La musique de Mozart transporte. Ailleurs. (Elle s’arrête) Qu’il puisse sortir des sons pareils avec un instrument avec des touches noirs et blanches, c’était… J’ai dit : « Je veux jouer du piano. » « Qu’à cela ne tienne Étienne » Je me suis mise au piano. Je jouais. J’ai appris à jouer sans apprendre le solfège. Je faisais un blocage sur le solfège. La contrainte. La contrainte ça ne me va pas. (Elle s’arrête) Je jouais donc à l’oreille. Je connaissais tout par cœur. J’ai joué de tête toute la musique classique. Mozart bien sûr. Mais Beethoven, Brahms, Chopin, Saint-Saëns, Debussy. A la radio, j’entendais quelques notes d’un morceau et je savais. « Tiens, du Mozart. » « Tiens, du Mahler. » « Tiens, c’est plutôt du Beethoven ». Pareil pour les interprétations. J’aimais bien comparer les interprétations. Le même prélude de Chopin par Arthur Rubinstein ou par Maurizio Pollini. Je pouvais dire à l’oreille quel interprète c’était. Je composais aussi. J’avais toutes les notes dans la tête. Tout ça sans solfège. A l’oreille. C’est peut-être ça l’oreille absolue ? (Elle sourit) Ma grand-mère, quand je jouais chez elle et que je faisais une fausse note, je l’entendais dire depuis la cuisine : « C’est un la majeur chérie, un la majeur. » Ma grand-mère avait sûrement l’oreille absolue. J’allais avec ma grand-mère écouter des concerts au théâtre des Champs-Élysées. J’adorais ça. Avec mon père j’allais voir de l’opéra. Je n’ai jamais aimé l’opéra. (Elle s’arrête) Il n’y avait pas de musique chez mes grands-parents maternels. C’est moi qui ai fait mettre un piano chez eux. La rencontre Version du 14/02/17 18/18
J’habitais chez eux. J’ai habité chez eux après la mort de ma mère. (Silence) J’ai joué. Puis plus. Puis rejoué vers 45 ans. Je n’ai jamais pensé en faire mon métier. J’avais trop peur. Pas de plaisir. Je suis émotive. Ça ne se voit pas mais je suis très émotive. En plus, comme je jouais par cœur, le moindre bruit me dérangeait. Quand j’ai repris le piano et que je jouais en public, j’avais trouvé un truc. Avant de jouer, je disais : « Le morceau c’est Mozart, les fausses notes c’est moi et le moindre bruit me perturbe. » (Elle rit) Et ça marchait. J’avais un peu moins peur. (Elle s’arrête) Aujourd’hui encore, je ne passe pas un jour sans écouter de la musique. La musique m’est nécessaire. Elle a même eu des vertus médicales. A une période de ma vie, j’avais des maux de têtes très importants. J’ai découvert que la seule chose qui les faisait partir, c’était la musique classique à fond dans le noir. Une musique puissante. J’aime la musique puissante. Je mettais Tchaïkovski, Beethoven ou Mozart. Surtout Mozart. Les 21 concertos de Mozart à fond dans le noir. Je me focalisais sur les notes. Les notes entraient dans ma tête. A la place du mal. J’avais toutes les notes dans la tête. J’ai toujours eu toutes les notes dans la tête. C’est comme ça. Comme ma grand-mère. Mon oncle. Mon père. Sûrement. Aussi. Les notes et Mozart. Mozart est un génie. Sa musique est élégante. L’élégance c’est une manière d’être au monde je crois. Une générosité. Un respect. Une pudeur. C’est rassurant. Dans un monde aussi violent que le nôtre. Je me dis souvent : « Mais il y a Mozart quand même. » C’est rassurant.

Henri

« Et là on a vu un chat tout blanc, énorme. De la taille d’un tigre. D’un fauve. Il ouvrait une gueule toute grande et il tendait la patte. »

J’avais 5 ou 6 ans. Ma mère dirigeait un énorme collège à Creil avec un internat et un lycée technique. Il y avait un immense parc, comme une cour, ça servait de cour mais c’était un parc. On est dans les années 50, c’est un collège et lycée de filles. Il y avait 1300 ou 1400 filles. Les internes étaient en blouse bleues. Nous, ma mère et moi, on habitait dans un très grand appartement de fonction qui donnait sur le grand parc. Et tout au fond du parc, au bout du bout de l’école, il y avait un magnifique jardin réservé au personnel, la directrice, la surveillante générale, l’intendante, le jardinier, les élèves n’avaient pas le droit d’y aller. Moi je faisais du vélo dans ce jardin. Je jouais à Robin des bois, à Tarzan, à Zorro. C’était extraordinaire. Un domaine incroyable pour l’imaginaire. Un champ de jeu de rêve. J’ai erré dans ce jardin pendant 10 ans. (il s’arrête un moment) J’avais une copine. (il sourit) Jacqueline. La fille de la concierge. C’était ma grande copine et même un peu plus. (il rit) On jouait au docteur. Mais ça c’est une autre histoire. (il s’arrête un instant) Un jour, on décide d’aller jouer dans le jardin. Je m’en souviens très bien, on avait échangé, elle avait mon vélo et moi sa trottinette. Et on a traversé le perron et puis les 500 mètres du parc. On arrive au bout du bout de l’école et là, on voit un attroupement de filles. On se demande ce qu’elles font là, elles n’ont pas le droit d’être dans le jardin. On approche. Elles poussent des grands cris de frayeur. Une fille nous interpelle, « Venez voir, venez voir, venez voir. » D’autres crient. « Non ! Qu’il parte, qu’il parte, qu’il s’en aille. » Une rousse dont je connaissais le visage parce que je l’avais déjà repérée. Son visage était comme un point d’interrogation. Cette fille est au centre de l’attroupement. Elle se retourne vers nous, elle a le bas du visage ensanglanté et une grosse griffure sous l’œil. Elle nous fait signe de partir. Et là, on a vu un chat tout blanc énorme. De la taille d’un tigre. Ou d’un lion. D’un fauve. Il ouvrait une gueule toute grande et il tendait la patte. (il montre) On a eu une frayeur énorme et on est parti. Je me souviens j’allais plus vite en trottinette que Jacqueline en vélo c’est dire si j’avais peur. Je pédalais, pédalais comme un dératé. On a refait les 500 mètres dans l’autre sens. Et le perron. Une amie de ma mère était là. Je pleurais, je criais, « y’a un chat, y’a un chat, une fille est ensanglantée, un chat énorme, un fauve… » (il s’arrête) Le femme ne nous croit pas, elle rigole et nous raconte une autre histoire qui n’a rien à voir d’accident de voiture improbable. Je raconte l’histoire plus tard à ma mère qui me rit au nez. Les deux, trois personnes à qui on a raconté l’histoire nous ont ri au nez. On n’a pas été pris au sérieux. On n’a eu aucun écho d’un chat ou d’un fauve échappé. On a croisé des élèves qui étaient dans le jardin et aucune n’a parlé de ce qui s’était passé. Je n’ai pas vu la fille rousse pendant quelques mois. Et quand je l’ai revu, j’ai bien regardé, elle n’avait aucune trace, pas de cicatrices. (il s’arrête) On ne nous a jamais cru. On n’osait même plus en parler entre nous. On se demandait si on était fous. Tout est rentré dans l’ordre. Comme si de rien était. Comme s’il ne s’était rien passé. On doutait même que ça se soit passé. Je me demandais si je n’avais pas rêvé. (il s’arrête un long moment) A 10 ans, on a déménagé à Toulouse avec ma mère. On a quitté Creil. Les gens de Creil. Et Jacqueline. (il s’arrête un instant) Et puis, j’avais 14 ans, on est repassé dans le coin, ma mère a voulu saluer d’anciennes connaissances et j’ai revu Jacqueline. Et la première chose qu’on s’est dite c’est : « Tu te souviens du chat ? » On s’est tout raconté exactement comme on l’avait vécu. On se souvenait de tout dans les moindres détails. Le parc. L’échange de la trottinette et du vélo. Les odeurs. L’attroupement. Les filles. Les cris. La rousse. Le sang. Le chat blanc. On se souvenait de tout. Je me souvenais de tout. (il s’arrête) Si je n’avais pas revu Jacqueline, je penserais surement que c’était un rêve. Mais là. Je ne l’ai jamais revu. Elle doit avoir 70 ans. Je crois que si elle vit encore, si on se revoyait, la première chose qu’on se dirait, c’est : « Tu te souviens du chat. » (il réfléchit) Je n’ai jamais expliqué ce phénomène. Cette rencontre inexpliquée. C’est un mystère. Un chose insoluble. S’il y a un mystère dans ma vie, c’est celui-là.

Série de films courts
Durée : 4 minutes

Production : Darma productions

« La seule façon de traiter avec un monde non libre est de devenir si absolument libre que votre existence même est un acte de rébellion. »

Albert Camus