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Instants volés

Recueil d’écrits et d’instants volés…

Fête foraine

Place de Stalingrad. Place désertée. Coincée entre deux avenues. Lieu de rencontre exilé en lieu de passage. Les gens courent dans tous les sens. Ils traversent cet endroit comme ils traversent leur existence : en diagonale. Aujourd’hui, des baraques se sont installées. Une fête foraine. Trois manèges, cinq stands, posés là par hasard. Décor de carton pâte. Un vendeur de barbe à papa. Une odeur de sucre plane et adoucit l’ambiance, la réchauffe. Le temps s’est arrêté. Personne n’ose s’approcher. Les câbles et les camions changent leur trajectoire déjà esquissée. Il faut les contourner. Difficulté à évoluer. Les sonorités joyeuses des disques bon marché se perdent dans la morosité. Alors, un enfant rompt le pacte de l’ennui. Des cris de joie. Un sourire éclatant. Des yeux illuminés. Un regard virevoltant. Une envie qui ramène la vie. « Papa, papa, je veux essayer ça et ça et encore ça. » Sa boulimie contre leur apathie. Les visages figés se détendent, détendent l’atmosphère. Un homme s’élance : « Que la fête commence ». L’enfant tourne, hésite, choisit. Il voyage sur l’éléphant volant. Il est tellement attendrissant. Je le regarde faire son tour. Au deuxième, je monte avec lui. Il est surpris. Il me tend la main. Ensemble nous partons vers un autre monde. Il se serre contre moi. Je ne respire même pas. Je ne veux pas briser cette magie. Je ris.

Parenthèse bis

Un soir de cafard. Un soir qui broie du noir. Couleur tenace d’un désespoir. Un appartement, pas très grand. Oppressant. Même l’air est suspendu au fil de cet instant. Angoissant. Toujours cette souffrance. Je parle à l’absence. Cauchemar de la croyance, les limbes de l’enfance. Se tromper de vie et ne récolter que des insomnies. Un homme est dans mon lit. Troquer ma vérité pour l’oubli. Le retrouver sans un bruit et se glisser contre lui. Ne rien demander et en vouloir autant, la chaleur de l’avant. Un moment d’égarement dans la course du temps. Une parenthèse. L’amour comme une prothèse. Je me laisse aller à l’évidence de ses baisers. Arrêter de lutter, bercée par un flot de mensonges salés. Je t’aime. Monter au ciel du 7ème. Pour une fois ne pas redescendre, continuer de grimper. Parce qu’il n’y a pas d’après. Je m’en vais.

Respiration

Un soir de sortie. Une salle de concert envahie. L’attente remplie de bruit. Trop de bruit. Chaos. sourd des conversations ourdies. Cacophonie. Vague preuve de vie. Vague peur du vide. Une agitation parasite. Les lumières s’éteignent. La salle continue de vibrer et de parler. Une voix s’élève. Voix lumineuse et majestueuse. Voix du silence. Un silence de fond, du plus profond. Ce silence qui nous relie à l’infini. Ce silence que l’on fait taire quand on ne le comble pas d’inepties. Le brouhaha s’est calmé. Le chant s’est imposé. Évident. Exactement. Essentiel. Essence d’absolu. Je me sens apaisée, touchée par sa pureté. Le monde peut s’écrouler. Un homme à mes cotés, concentré, centré. Une respiration. Un sanglot ou un soupir. Expression d’un cœur bouleversé. Le sien ou le mien. Unis dans la même émotion. Immensité de la sensation. L’intimité. La puissance de ce silence partagé.

Apparition

Un dimanche soir. Soir d’octobre pluvieux. Soir de spleen et soir de rien. Un anniversaire dans un grand palace parisien. Le Lutétia. L’ambiance est à l’apparence. Sourires et dents en avant. Hypocrisie de mise. Tenue correcte exigée. Les gens à l’image du lieu, beaux à l’extérieur, tristes à l’intérieur. Je me demande ce que je fais là. Une sensation. Je le vois. Une apparition. Petit prince sorti de Matrix. George Sand héroïne de Cukor. Un mélange détonnant. Un paradoxe surprenant. Un univers. Son visage rigole. Sa sensibilité transpire. Sa vivacité respire. Coup de vent et coup d’air frais. J’ai envie de lui parler. Ça tombe bien, il est avec un ami. Un ami à moi. Un ami comme lui. J’ai passé la soirée à rire. J’ai bien fait de venir.

Harmonie

Un matin, le métro. J’ai ouvert un journal, rien de plus normal. La routine, le banal. Ils se sont assis. Je ne les ai pas vus. Pas vu pas pris. Il lui a juste dit « Tu m’as beaucoup attendu alors »? Sa voix était claire et cristalline. Toutes les nuances de la constatation à l’excuse. Elle lui a répondu « Ce n’est pas grave ». Complice et attentionnée. Une palette immense de la compréhension à la séduction. Ils avaient tout le temps. J’ai levé les yeux. Je ne les ai plus baissés. Ils parlaient sans cesse, de tout et de rien, de ces riens qui font tout. J’étais fascinée. Simplement dans leurs regards la sagesse des gens qui savent. Dans leurs gestes la douceur de ceux qui comprennent. Dans leur attitude l’évidence de ceux qui s’aiment. Une harmonie. Je ne pouvais me détacher. Il m’a regardé. Il m’a souri. Il était avec elle. Ils se sont levés. Bonne journée ! Couple, amis ou amants, ils avaient plus de soixante ans.

Parenthèse

Plein milieu de l’après midi. Un quartier de Paris. Quartier libre. Rue du Temple et rue de la vertu. Bijouteries en gros, particulier, pas vraiment luxe. Le sentier de l’orfèvrerie, le chemin de la fortune. Le soleil passe dans mes yeux. La richesse est ailleurs. Dans ce temps suspendu. En suspend. Un moment de répit, volé à la vie. Une parenthèse. Une envie. Un homme à mes cotés. Un homme marche à coté de moi. L’homme approximatif. Il dit. La petite musique derrière les mots. Accord de tons et de couleurs. Rouge le désir. Bleue la nuit. Il fait jour. Je passe mon bras sous le sien. Il s’écarte doucement. Sans le savoir. Ma main en suspend, un instant suspendue, ma main rejoint ma poche l’air de rien. Je souris. Lui aussi.

Tête

Une matinée mal réveillée. Une fine bruine coule du ciel. Le temps aux couleurs de mes tourments. Le cerveau embué de trop penser. Le corps fatigué à force de veiller. Obsession de la passion. Sans concession. Sans répit, sans bruit. Seulement un murmure lancinant. Un chant, une clameur. Une vague des profondeurs. Une lame de fond dévaste mon cœur. Le théâtre des cinquante comme seule échappée. Jouer pour oublier. Une scène, des comédiens. Assise dans les gradins, je ne vois rien. Incapacité à se concentrer. Les yeux ouverts et pourtant fermés. Sensation d’être murée, sourde à toute sollicitation. Isolée. Enfermée. Bulle de protection. Soudain, une voix grave retient mon attention. Je regarde devant moi. Un peu plus bas. Une tête. Un crâne rond, un ballon. Rasé de près. Une envie de toucher. J’approche ma main pour caresser. Juste l’effleurer et le remercier. Une parcelle de désir. Déjà la volonté de séduire. Je suis sauvée.

Rose

Un soir. Belleville et sa diversité. Des néons illuminés, des visages bigarrés. Une popularité rarement égalée. Sans danger. Des éclats de toute part. Un vrai bazar. Multitude de sons et d’odeur. Peu de douceur mais tant de bonheur. Explosion des couleurs. De peaux et de vêtements. Un mélange réussi. Apparemment. Variété des langues, festival des âges. Une évidence si le monde était plus sage. Devant Le Président, j’attends patiemment. Emportée par ce spectacle permanent, je regarde tous ces gens. Mes pensées dérivent. Flot continu d’images et d’idées. Je ne vois pas le temps passé. Quand il s’est approché avec ses fleurs presque fanées, j’ai failli le repousser. Il était le dixième à m’en proposer. Un sursaut d’humanité. Une once de générosité. Je l’ai regardé, refusant gentiment. Il s’en est allé. Un peu dépité. Pour aussitôt revenir. Paon plus que fier. Ses dents en avant. Il me l’a tendue, violemment comme on tue. Une rose. Sa seule arme. Une rose blanche pour une larme. De plaisir je l’ai versée. Étonnée. C’est ma fleur préférée.

Bulle

Un après-midi ensoleillé, à la terrasse d’un café. Quai de Seine. Moment de solitude, moment de plénitude. Paris à l’heure de la province dans la douceur de son air. Une petite fille, si petite. Elle est assise au bord de l’eau. Elle fait des bulles. Une bulle. Des infinités de bulles. De toutes les tailles. Dans leur couleur arc-en-ciel rayonne le bleu du ciel. Jeu de la pesanteur. Apesanteur. Les bulles s’envolent et disparaissent. La petite fille, si petite, s’amuse avec la transparence, sa main glisse sur l’absence. Ses doigts dessinent des fantômes de bulles. Je me lève. Je regarde ses bulles. Je lui souris. Elle me propose d’en faire une. Je souffle doucement et la bulle gonfle. Ma bulle éclate avant d’être libre. Trop de savon, légère détonation. La petite fille, si petite, si jolie, s’épanouit. Son éclat de rire comme un éclat de vie.

Rayon de lune

Couleur d’une soirée d’automne trop légère pour un environnement hostile.

Une rue en travaux. Image de la cité en ruine qui n’en finit pas de se reconstruire. Des barrières criardes, rouges, vertes et jaunes. Agressions permanentes. Milieu déchu. Semblant de vie dans le bruit des moteurs et des cris. Visages tendus de ceux qui ne savent plus. Temps maudit de l’accélération à tout prix. La souffrance colle à l’air obscur et pollué de cet îlot déjà condamné. Le désert s’immisce, traverse la peau et touche à l’âme. Je rentre apeurée, sûre de ne pas me retrouver. Quatre étages. Le repos d’une pièce isolée, remplie de livres, couverte de poussière. Moment pour soi. Total espace de liberté. Je viens de gagner un répit. Je sors apaisée d’un escalier vide. Suranné. Et je ne sens plus le monde. Je suis tournée vers l’intérieur, transportée ailleurs. Un chat venu de nulle part file devant moi. Retour à la réalité. Je m’arrête. Je m’entends respirer. Je regarde mes pieds. Un rayon de lune. Mes yeux se lèvent. Le ciel est étoilé, l’astre plein reflète mon cœur. Je baisse la tête et le chat se frotte contre moi.

Plaisanterie

Entre Saint Denis et la place de Clichy, une série de feu qui n’en finissent pas de rougir. La paranoïa des conducteurs aux abois. Transfert d’impuissance toujours de bon aloi. Dans leur carapace sur roues, leurs regards flous, fous, laissent sur les vitres des traînées de boue. Les visages se crispent. Les freins crissent. Les vitesses s’accélèrent. Se décharger d’un trop plein d’agressivité. Passer le premier. Question de vie ou de mort. La mort au tournant. Un homme au volant. D’habitude, avec lui, le face à face va de soi. Mais il se moque de tout cela. Au-delà des convenances, chacun décide sa loi. Hors ou dedans, ce n’est pas l’important. Il se faufile sereinement et sourit à tout bout de champs. Je le regarde faire, un peu surprise d’être là. Embarquement immédiat pour un voyage au pays de l’instant. Sa présence réclame le moment à moment. Un peu cabot, comme un poisson de signe et dans l’eau, sa vivacité n’a d’égale que son authenticité. Il est la joie et transporte avec lui la valeur du soi. Sa bonhomie attire la sympathie. Une plaisanterie. Une grimace coquine, un regard pénétrant. Mourir de rire, ici et maintenant. Je suis dans le présent.

Communauté

Après la tombée du soir. Une fin de journée. Je suis un peu pressée. J’ai du mal à passer. En pleine période du Ramadan, surcroît de vie dans les rues de Ménilmontant. Débauche de victuailles sur les trottoirs. Ils ne mangent que quand il fait noir. Dans cette ambiance de festivités, comment ne pas s’arrêter et profiter. Les figues séchées et le lait caillé. Les pains et les graines de lupins. Les branche de dattes étalées. Une curiosité bien placée. L’odeur d’une autre culture. La saveur de l’ailleurs. Et dans tout ce charivari, un îlot de paix surgit. Un café envahit. Sans bruit. Arrêt sur une image décalée de sagesse et d’humanité. Chaleur des peaux tannées. Profondeur des regards foncés. Ils sont posés, boivent du thé et fument le narguilé. Ils respirent l’humilité de l’homme qui a été aimé et choyé. Aura de virilité. Simplicité sans mixité. Une communauté. La lenteur de leurs mouvements. Ils savent prendre le temps. Je voudrais les rejoindre dans leur assurance. Sentiment d’appartenance. Photo d’enfance. Je souris à l’intérieur et je reste à l’extérieur.

Oublie

Un après midi d’au revoir, un après midi de départ. Dans un lieu connu, lieu privilégié de travail et de complicité. Une ambiance surchargée, reflet de cœurs gros ou angoissés. Pourquoi ce manque de légèreté ? Le poids de la fin, la fin d’une année. Je suis fatiguée. Ils sont tous assis. Bien disposés, leur corps se touchent. La peur d’être séparés. Pas envie de se quitter. Par terre, en tailleur, couchés ou bien calés. Dans leur position, le miroir de ce qu’ils sont, pas la réalité de leurs intentions. Un discours interminable. Ils trouvent le temps long. Pour une fois elle ne retient pas leur attention. Trop de tensions. Internes. Plongés à l’intérieur, ils dissolvent l’extérieur. Dans l’air devenu épais, on peut toucher le bruissement de leurs pensées. Etre ensemble et pourtant isolé. A l’autre bout de la pièce, un jeune homme, une jeune femme. Deux âmes. Avec eux la certitude de la solitude. Ils ont l’habitude. Elle fume une cigarette et son paquet traîne par-là. Il se penche. Il regarde par terre. Il le prend, le porte à ses yeux. Dans son regard profond, toute une conversation. Tant d’émotion. Une hésitation. Un oubli. Il est déjà parti. J’aurais voulu le retenir.

Non-sens

La fatigue d’une fin de journée. Le métro bondé. Je suis plongée dans mes pensées. La foule grouillante se presse et se colle, me colle à la peau. Peau contre peau. Tous les centimètres carrés sont utilisés. L’atmosphère surchargée rend l’ambiance asphyxiée. Je manque d’air. Mon cœur se serre, bouffées de chaleur et bouffées de peur. Je ferme les yeux pour ne plus entendre l’horreur. Je me perds et je me manque. Je rentre. Enfin je sors, habitude du quotidien, je ne regarde même plus le chemin. Des escaliers à descendre. Éviter de se faire renverser. Normal d’être bousculée. Un son étouffé. Je me suis retournée. Un jeune homme derrière. Il se précipite et se pose, s’oppose à moi. « Si on avait été en voiture, vous auriez fermé la portière et j’aurais pris le feu rouge en pleine poire. ». Stop. Il continue sa route et je retiens un doute. Absurdité des mots. Des mots dénués de sens. Un non-sens. Je suis sens dessus dessous. Je n’ai pas compris mais je souris. Je suis enfin sortie.

Lettre

Un soir de vernissage. Les habitués du monde de la culture. Réseau de l’art en particulier. Être vu mais ne rien voir. Se répandre en discours creux et vides. Quoi de plus valorisant que de parler de son dernier amant devant une combustion d’Arman. Caricature de l’élite. Finalement les plus justes sont les néophytes. La cafétéria très design. Lieu de regroupement après un passage éclair. A l’affût sans en avoir l’air. Les saluts fusent. Les regards cherchent le prochain à qui on doit serrer la main. Je me sens un peu étrangère. La peur de ne pas assez en faire. Au milieu de cette superficialité, une aura de sincérité. Une jeune femme est assise à une table. Elle est extrêmement concentrée. Remplie de son activité. Son stylo court sur le papier. Une lettre. Comme un ancrage, une bouée de sauvetage. Sur son visage est inscrit chacun des mots qu’elle écrit. Elle est belle de ces mille nuances. Elle est à sa place sans ostentation. Dans son attitude une affirmation : l’être refuse les concessions. Je ne me lasse pas de l’observer. Émue de cette publique intimité. Je lui offre un café.

Illusion

Sept heures du soir et déjà la nuit noire. Une histoire touche à sa fin. La fin d’une journée chagrin. Dehors, le quotidien. Tout va bien. Marcher. Avancer. Continuer. Rien ne le laissait présager : le ciel étoilé devient voilé. Le mal être serait gris ? Un gris qui vire au blanc dans un tonnerre assourdissant. Une tempête de neige. Le vent siffle et soulève des tourbillons de larmes. Goût doux amer de ces flocons. Les voitures ne savent plus circuler. Les rues désertées, tout le monde est rentré. Une impression de bizarrerie. Paris a un nouvel habit. Inédit. Instantanément, je suis trempée. Pour ne pas tomber, je regarde où je mets les pieds. Les éléments déchaînés rythment le flot de mes pensées. Étrange complicité. Une illusion. Non, une sensation. Accord parfait. Je déborde. Par terre, un tapis de douceur. Vague sentiment de douleur. Le deuil a sa couleur. Je peux pleurer. Je me sens apaisée.

Couple

Les premiers froids, l’hiver est déjà là. Temps sec et clair. Un bon air. Je suis un peu pressée, recroquevillée. Mon souffle joue de la buée. Mon énergie est dissipée. Je les vois de loin. Ils ne se parlent pas. Ils attendent le bus. Ils se connaissent. Évidemment. Ils s’aiment. Sûrement. Entre eux un fil invisible. La subtilité du langage du corps, celui du cœur. Ils se tournent le dos et pourtant tout leur être est tendu. A l’écoute de l’indicible. Chacun si seul d’être deux. Ensemble et murés dans la solitude de l’autre. Séparés par la présence, ils se retrouvent par la distance. Un couple. Une histoire. Des mots qui ne sortent pas, le silence d’en avoir trop dit. Tout est dit. Il me semble percevoir la peur qui les unis. Je voudrais les réconcilier. Je voudrais leur dire de s’embrasser. Je ne fais que passer.

Homme

À Fabrice.

Une soirée. Place de la Bastille. Le café Français. Pas forcément branché. Un verre de vin et des bretzels salés : appréhender le mystère d’une autre personnalité. Se rencontrer. Entre rires et phrases ébauchées, les silences habités. Laisser le temps couler. Les lumières se sont baissées. Le moment de s’en aller. Il est arrivé. Un homme. Trente huit ans. Gilles. Couvreur. Il boit. Il s’est assis. Dialogue à trois. Reflet de l’impossible en soi. Lui redonner une parcelle d’humanité. L’écouter déverser les tourments d’un destin saccagé. Histoire sans fin d’un drame qui pourrait être commun. Je ne dis rien. Tourbillon du malheur dans un puits sans fond. Douleur au plus profond. La colère face à la vraie misère. Sentir qu’il n’y a rien à faire. Je suis KO, mise à mal à chacun de ses mots, trop de maux. Dépassée. Oppressée par l’injustice et ses absurdités. J’ai mal et je prends la main de mon voisin. S’accrocher à lui pour ne pas sombrer. Sa générosité. Capacité à résister contre vents et marées. Il n’a pas cessé de plonger dans les morceaux coupants de cette existence brisée. Éclatée. Le café va fermer. Nous sommes sortis, partis, séparés de lui. Prendre un taxi. Je suis abasourdie. Je ne sais plus le sens de la vie.

Gyrophare

Une nuit citadine, une nuit à Paris, sans étoile, sans obscurité. Les lumières de la ville empêchent le calme du vrai noir. Une rue qui mue, devient une avenue. Des trottoirs déchirés par les machines. Humaines de jour. Désertées de vie. A minuit. Il pleut. Des trombes d’eau dans un rideau de colère. Impression bizarre de bruit assourdi. L’eau ruisselle. Différente de nature, elle se transforme. Goutte à goutte sur mes joues, jets contre les murs, torrents dans les caniveaux. Paysage d’apocalypse. Ambiance de fin du monde qui projette dans l’étrange. Univers de science fiction même sans imagination. Je rentre d’une soirée. Le refuge d’une porte cochère. J’attends doucement, rêveries de l’angoisse. Soudain, un son déchire mes pensées. Trou dans le silence. Flash pour les yeux. Un gyrophare. Violence de l’intrusion. L’agression transperce mes songes et saccage mon abri. Instantanéité. Deux silhouettes sortent de cette sirène lumineuse et hurlante. Rapidité. Des imperméables foncés, des casques vissés. Une plaque de caniveau, les entrailles de la ville qui s’ouvrent. Une plongée dans le néant. Je voudrais aller en dedans.

Élan

Une fin d’après-midi dans un quartier résidentiel. Succession d’insolentes ruelles pavées et sans complexe. Les trottoirs sont étroits. Un village au cœur du 19ème et ses maisons mitoyennes. Le charme du guingois. Ici la tranquillité va de soi. Le soleil s’est mis de la partie, il réchauffe les âmes refroidies. Une cloche retentit. Des rires et des cris. Une vague se déroule et s’amplifie. Une marée d’enfants fête la sortie. La rue envahie. Un excès de vie. Un ballon. Un échange de bonbons. Le goût sucré de l’enfance. Perception de l’innocence. Goût amer de l’absence en transparence. Dans l’air, plane de la poussière d’étoiles : les fines particules de leur essence. Un élan. Dans un grand mouvement, en un minuscule instant, tous ont disparu. Je reste seule. Je suis un peu perdue.

Dérobade

Au centre de Paris, un lieu de départ. Une gare. Dedans et dehors. Flux et reflux. Pulsation cardiaque d’une ville tentaculaire. Montparnasse à l’heure des vacances scolaires. Pollution de l’air, des relents d’enfer. Des cris d’angoisse et des jurons de colère. Un enfant échappe à sa mère. Tous foncent ventre à terre. Une cavalcade. Ils avancent tête baissée. Une bousculade. Dans le béton et les portes vitrées se cogne l’égoïsme des trop pressés. Une femme est renversée. Une dérobade. Personne ne s’est arrêté. Un lieu commun : image de l’humanité de demain. Elle tombe violemment. Elle se relève furieusement. Sans se retourner, plus agitée que jamais, elle trace son chemin. Tous veulent un train. Je reste un instant interdite. Une seconde à peine d’hésitation. Elle a oublié son sac à main. Je le ramasse. Je cours. Je m’arrête soudainement. En riant. Elle a pris trop d’avance. Coïncidence. Malgré tout, elle risque d’être en retard.

Cri

Une rue au cœur de Paris. Mauvais temps pour les enfants. Les voitures s’accumulent dans une file de violence. Jouer du Klaxon pour croire qu’on est important. Mais qui sont tous ces gens ? Je baisse la tête. J’attends un moment plus clément. Leur colère me semble bien pire que les éléments. Je voudrais m’en aller, je ne peux qu’avancer. Un cri. Je m’arrête. « On n’a pas besoin de toi ici, retourne dans ton pays ! » Je me fige. Elle a environ 50 ans, l’élégance de l’apparence mais pas celle de l’humanité. Son visage est un rictus. Grimace de la certitude. Elle sait qu’elle est dans son droit. La justice de son hôtel de luxe et de ses vêtements griffés. Je suis sidérée. Réalité déformée de valeurs véritablement ancrées. L’autre est un danger. Il lui fait face sans animosité. Habitué ? Que voulait-il ? Quels ont été ses mots ? Je n’ai plus rien entendu. Tendue vers cette scène surréaliste. Je ne pouvais plus bouger. Mes cheveux mouillés. Un déluge de gouttes d’eau sur mes joues, autant de larmes que mon cœur voulait verser. Jour de pluie, jour de gris.

Baiser

Le ciel d’un bleu pur, fameux bleu azur. Un soleil radieux, celui des jours heureux. Une journée de congé. Paris ville désertée. Il fait bon vivre et promener. Le plaisir de se balader. Errer sans vague : l’âme en paix. Juste flâner. Je me laisse porter. Grès du vent et de l’inspiration. Sans raison. Hasard des variations. Une image attire mon attention. J’ai failli la traverser. La rater. Retour sur la beauté. Un corps qui parle et un regard qui sait. Un visage ridé ou la carte d’un passé. Une femme vieille de toute une vie. Elle tient un petit homme par le bras, par l’amour. Un moment doux. Sa main noueuse lui prend la joue. Deux doigts pincent un morceau d’enfance. Elle embrasse son absence. Un baiser. Mon cœur a sursauté. Presque flanché. Intuition du manque. Reconnaissance du geste. Je voudrais sentir sa caresse. Mes yeux mouillés. Je suis voilée. Profondément, je l’ai remerciée.

« La seule façon de traiter avec un monde non libre est de devenir si absolument libre que votre existence même est un acte de rébellion. »

Albert Camus